Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours

Problématique générale : Comment, dans ce récit, le narrateur tente-t-il de reconstruire le personnage de la femme aimée, avec sa puissance, sa faiblesse et son mystère ? Comment ce récit propose-t-il le parcours de deux personnages qui se séparent de la société pour tendre vers un absolu personnel ?

Support : Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, coll. Les Classiques de Poche, Le Livre de Poche, éd. LGF.

Seance 01

Le baiser à la dérobée

Cette séance est destinée à situer l'oeuvre dans son contexte

Oral

Si vous deviez expliquer le mouvement des idées au XVIII, que diriez-vous ? Quels sont les grands mouvements de l'époque ?

Notion
Le XVIIIe s. : raison et sensibilité
Observation

1. Où le peintre a-t-il situé l'action ?

2. Observez le mouvement des corps, des tissus. Que remarquez-vous ?

3. Quelle vision de l'amour ce tableau propose-t-il ?

Pistes

Le baiser à la dérobée

J.-H. Fragonard, Le baiser à la dérobée, 45x55cm, entre 1787 et 1788, Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg

Seance 02

Le cadre du récit

Cette séance est consacrée à l'étude de la construction du début du roman

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La structure du récit

1. Quelles sont toutes les étapes que le lecteur doit franchir avant d'arriver au récit des deux amants ?

2. Quels sont les points communs et les différences entre les deux récits ? Faites une comparaison détaillée du personnage de Manon tel qu'il est présenté dans les pages 81-82 (de "je m'arrêtai un moment..." à "...sentiment de modestie") avec les pages 91-94 (de "La veille même..." à "...souper avec moi").

3. Quelles sont les questions auxquelles chacun des récits s'efforce de répondre ?

Pistes

Prolongement

Commentez la rencontre des deux amants (de "J'avais marqué le temps de mon départ..." à "...pour la rendre heureuse.")

La rencontre

J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir qui s’était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse, mais que c’était apparemment la volonté du Ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l’ascendant de ma destinée qui m’entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse.

Je l’assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.

Seance 03

La visite de Manon à Saint-Sulpice

Cette séance est consacrée à l'étude analytique des retrouvailles

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Commentez les retrouvailles des deux amants (de "Elle s'assit..." à "...un seul de tes regards.")

Pistes

La visite de Manon à Saint-Sulpice (pp. 124-126)

Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n’osant l’envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n’eus pas la force d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m’écriai-je encore. Je prétends mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m’efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l’unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers mots, qu’elle se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de mille caresses passionnées. Elle m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n’y répondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j’avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J’en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive lorsqu’on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d’une horreur secrète, dont on ne se remet qu’après avoir considéré longtemps tous les environs.

Nous nous assîmes l’un près de l’autre. Je pris ses mains dans les miennes. Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d’un œil triste, je ne m’étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir.

Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d’aussi tendres et d’aussi soumis. Non, non, la Nature n’en fait guère de la même trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l’avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène aujourd’hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais ; mais au nom de toutes les peines que j’ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit à un degré inexprimable.

Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un moment, dans mon cœur contre un seul de tes regards.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.

Seance 04

Portraits croisés

Cette séance est consacrée à une réflexion sur les personnages dans le roman

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"Ce roman, dont le héros est un fripon et l'héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière" (Montesquieu, Mes Pensées, v. p. 360 de l'édition présente). Partagez-vous cette vision des personnages ?

1. Faites les portraits du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Vous préciserez pour chacun son apparence physique, son caractère, ses préoccupations, ses valeurs morales, sa façon d'agir. Vos remarques prendront appui sur le texte.

2. Qu'est-ce qui rend ces personnages attachants ? Peut-on dire la même chose pour les personnages secondaires ?

Pistes

Seance 05

Une morale du plaisir

Cette séance est consacrée à l'étude analytique du prêche de Des Grieux

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Qu'y a-t-il d'audacieux dans ce raisonnement ?

Pistes

A son ami Tiberge venu redonner à Saint-Lazare des conseils de vertu, Des Grieux répond par ce discours.

"Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose rien à vos armes ! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l'âme ? Vous n'oseriez le dire ; c'est un paradoxe insoutenable. Ce bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable ? J'aime Manon ; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse ; mais l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur, et je me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien ; ou s'il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et l'autre est éloigné ; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est certaine que par la foi."

Seance 06

Une tragédie ?

Cette séance est consacrée à une réflexion sur les différents registres présents dans le roman

Sujet

Un critique a parlé, pour l'histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, d'une "tragédie" (R. Mauzi, introduction à Manon Lescaut, Imprimerie nationale, 1980).

Partagez-vous ce point de vue ?

Vous rédigerez un développement structuré, qui s’appuiera sur votre connaissance de l'oeuvre et des personnages.

Pistes

Seance 07

Illustrer Manon Lescaut

Cette séance est consacrée à une réflexion sur la tonalité de l'oeuvre, entre libertinage, sensualité et sentimentalisme

Observation

Selon vous, quel tableau illustre le mieux l'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ? Justifiez votre choix

Pistes

Fragonard

F. Boucher, La toilette, 1742, 52x66cm.


Fragonard

F. Boucher, L'Odalisque blonde, 1752, 59x73cm.

Fragonard

J.-H. Fragonard, La déclaration d'amour, 1771, 318x215cm.


Fragonard

J.-B. Greuze, Le Chapeau blanc, 1780, 57x46cm.

Seance 08

La mort de Manon

Cette séance est consacrée à la lecture analytique de la mort de Manon

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Commentez le passage qui va de "Pardonnez, si j'achève en peu de mots..." à "...le peu de connaissance et de sentiment qui me restait."

Pistes

La mort de Manon (pp. 307-309)

Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et d’attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s’affaiblir, et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que, pendant tout l’exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j’étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j’étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait.

A. Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, 1731.