Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours
Problématique générale : Ruy Blas expose-t-il la victoire ou la défaite de l'individu qui tente d'échapper à une réalité sombre et étroite ?
Support : Victor Hugo, Ruy Blas, coll. Folio Théâtre, éd. Gallimard
Comment imaginez-vous, de mémoire, l'univers de la pièce ? Quelle impression vous a laissé le début de la pièce ?
Quels choix ont été opérés par le metteur en scène ? Dans quel but ?
Proposez une problématique pour guider l'étude de la pièce à partir des remarques échangées.
V. Hugo, Ruy Blas, mise en scène de Christian Schiaretti, Théâtre National Populaire de Villeurbanne, 2011.
Au fond, Jérôme Kircher, Don César, face à Nicolas Gonzales, Ruy Blas.
Commentez la scène d'exposition, des v. 1 à 46.
DON SALLUSTE DE BAZAN, GUDIEL, par instants RUY BLAS.
DON SALLUSTE.
Ruy Blas, fermez la porte, - ouvrez cette fenêtre.
Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre.
Ils dorment encore tous ici, - le jour va naître.
Il se tourne brusquement vers Gudiel.
Ah ! C’est un coup de foudre ! ... - oui, mon règne est passé,
Gudiel ! - renvoyé, disgracié, chassé ! -
Ah ! Tout perdre en un jour ! - L’aventure est secrète
Encor, n’en parle pas. - Oui, pour une amourette,
- chose, à mon âge, sotte et folle, j’en convien ! -
Avec une suivante, une fille de rien !
Séduite, beau malheur ! parce que la donzelle
Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,
Que cette créature a pleuré contre moi,
Et traîné son enfant dans les chambres du roi ;
Ordre de l’épouser. Je refuse. On m’exile !
On m’exile ! Et vingt ans d’un labeur difficile,
Vingt ans d’ambition, de travaux nuit et jour ;
Le président haï des alcades de cour,
Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ;
Le chef de la maison de Bazan, qui s’en vante ;
Mon crédit, mon pouvoir; tout ce que je rêvais,
Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais,
Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule
Au milieu des éclats de rire de la foule !
GUDIEL
Nul ne le sait encor, monseigneur.
DON SALLUSTE
Mais demain !
Demain, on le saura ! - nous serons en chemin !
Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître !
Il déboutonne violemment son pourpoint.
- Tu m’agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,
Tu serres mon pourpoint, et j’étouffe, mon cher ! -
Il s’assied.
Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l’air,
Une sape profonde, obscure et souterraine !
- Chassé ! -
Il se lève.
GUDIEL.
D’où vient le coup, monseigneur ?
DON SALLUSTE.
De la reine.
Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m’entends ?
Toi dont je suis l’élève, et qui depuis vingt ans
M’as aidé, m’as servi dans les choses passées,
Tu sais bien jusqu’où vont dans l’ombre mes pensées,
Comme un bon architecte, au coup d’œil exercé,
Connaît la profondeur du puits qu’il a creusé.
Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,
Dans mes États, - et là, songer ! - pour une fille !
- Toi, règle le départ, car nous sommes pressés.
Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.
À tout hasard. Peut-il me servir ? Je l’ignore.
Ici jusqu’à ce soir je suis le maître encore.
Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ;
Mais je veux que ce soit effrayant ! - de ce pas
Va faire nos apprêts, et hâte-toi. - Silence !
Tu pars avec moi. Va.
Gudiel salue et sort.
DON SALLUSTE, appellant
- Ruy Blas !
RUY BLAS, se présentant à la porte du fond.
Votre Excellence ?
V. Hugo, Ruy Blas, 1838.
1. Observez les décors choisis pour chaque acte de Ruy Blas et faites toutes les remarques qui vous paraissent pertinentes.
2. Quels sont tous les costumes indiqués dans Ruy Blas ? Quelle est leur fonction ? Que ressentent les personnages vis-à-vis de ces costumes ?
Quelle vision du théâtre est proposée dans ce texte de préface ?
1. Péristyle : galerie ornée de colonnes.
2. "Chantons en chants alternés ; les Muses aiment l'alternance." (Virgile, Les Géorgiques)
3. Melpomène : Muse de la tragédie.
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les routiniers prétendent appuyer leur règle des deux unités sur la vraisemblance, tandis que c’est précisément le réel qui la tue. Quoi de plus invraisemblable et de plus absurde en effet que ce vestibule, ce péristyle1, cette antichambre, lieu banal où nos tragédies ont la complaisance de venir se dérouler, où arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs pour déclamer contre le tyran, le tyran pour déclamer contre les conspirateurs, chacun à leur tour, comme s’ils s’étaient dit bucoliquement :
Alternis cantemus ; amant alterna Camenae2.
Où a-t-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte ? Quoi de plus contraire, nous ne dirons pas à la vérité, les scolastiques en font bon marché, mais à la vraisemblance ? Il résulte de là que tout ce qui est trop caractéristique, trop intime, trop local, pour se passer dans l’antichambre ou dans le carrefour, c’est-à-dire tout le drame, se passe dans la coulisse. Nous ne voyons en quelque sorte sur le théâtre que les coudes de l’action ; ses mains sont ailleurs. Au lieu de scènes, nous avons des récits ; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages placés, comme le chœur antique, entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fait dans le temple, dans le palais, dans la place publique, de façon que souventes fois nous sommes tentés de leur crier : " Vraiment ! mais conduisez-nous donc là-bas ! On s’y doit bien amuser, cela doit être beau à voir ! " A quoi ils répondraient sans doute : " Il serait possible que cela vous amusât ou vous intéressât, mais ce n’est point là la question ; nous sommes les gardiens de la dignité de la Melpomène3 française. " Voilà ! [...]
On commence à comprendre de nos jours que la localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans l’esprit du spectateur la fidèle empreinte des faits. Le lieu où telle catastrophe s’est passée en devient un témoin terrible et inséparable ; et l’absence de cette sorte de personnage muet décomplèterait dans le drame les plus grandes scènes de l’histoire. Le poëte oserait-il assassiner Rizzio ailleurs que dans la chambre de Marie Stuart ? poignarder Henri IV ailleurs que dans cette rue de la Ferronnerie, toute obstruée de haquets et de voitures ? brûler Jeanne d’Arc autre part que dans le Vieux-Marché ? dépêcher le duc de Guise autre part que dans ce château de Blois où son ambition fait fermenter une assemblée populaire ? décapiter Charles 1er et Louis XVI ailleurs que dans ces places sinistres d’où l’on peut voir White-Hall et les Tuileries, comme si leur échafaud servait de pendant à leur palais ?
L’unité de temps n’est pas plus solide que l’unité de lieu. L’action, encadrée de force dans les vingt-quatre heures, est aussi ridicule qu’encadrée dans le vestibule. Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier. Verser la même dose de temps à tous les événements ! appliquer la même mesure sur tout ! On rirait d’un cordonnier qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds. Croiser l’unité de temps à l’unité de lieu comme les barreaux d’une cage, et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous ces faits, tous ces peuples, toutes ces figures que la providence déroule à si grandes masses dans la réalité ! c’est mutiler hommes et choses, c’est faire grimacer l’histoire. Disons mieux : tout cela mourra dans l’opération ; et c’est ainsi que les mutilateurs dogmatiques arrivent a leur résultat ordinaire : ce qui était vivant dans la chronique est mort dans la tragédie. Voilà pourquoi, bien souvent, la cage des unités ne renferme qu’un squelette.
V. Hugo, préface de Cromwell, 1827.
1. Observez la première galerie de portraits. Qui Velasquez peint-il ?
2. Dans le tableau Les Ménines :
a. Quel est le sujet de cette toile ?
b. Comment l'espace est-il représenté dans cette toile ?
c. Où est le tableau ?
d. Comment le peintre est-il représenté ?
![]() D. Velasquez, Philippe IV [père de Charles II], 200x113cm, 1631-1632 |
![]() D. Velasquez, Don Pedro de Barberana y Aparregui, avec la croix de Calatrava, 1632 |
![]() D. Velasquez, Le Bouffon aux calebasses, 105×82cm, 1637-1639 |
![]() D. Velasquez, Esope, 180×94 cm, 1639-1640 |
![]() D. Velasquez, Portrait de l'Infante Marguerite, 128×100cm, env. 1653-1656. |
![]() D. Velasquez, Les Ménines, 318×276cm, 1656. |
Quel portrait du héros romantique est dressé dans ces extraits ?
L'action se déroule dans l'Italie du XVIe s. Le patricien florentin Lorenzo de Médicis décide de tuer son cousin, Alexandre, un tyran corrompu, pour rétablir la république. Pour gagner sa confiance, il sert le duc Alexandre dans sa débauche, tout en préparant son meurtre, qu'il explique à son ami Philippe.
PHILIPPE - Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle ; tu m’irrites singulièrement.
LORENZO - Tel que tu me vois, Philippe, j’ai été honnête. J’ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son dieu. J’ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie, que Niobé sur ses filles.
PHILIPPE - Eh bien, Lorenzo ?
LORENZO - Ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine, et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du Colisée antique, je ne sais pourquoi je me levai, je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de la patrie mourrait de ma main. j’étais un étudiant paisible, je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, et il m’est impossible de dire comment cet étrange serment s’est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu’on éprouve quand on devient amoureux.
PHILIPPE - J’ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.
LORENZO - Et moi aussi, j’étais heureux alors ; j’avais le cœur et les mains tranquilles ; mon nom m’appelait au trône, et je n’avais qu’à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m’avaient fait ni bien ni mal ; mais j’étais bon, et, pour mon malheur éternel, j’ai voulu être grand. Il faut que je l’avoue ; si la Providence m’a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu’il fût, l’orgueil m’y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus ? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus.
PHILIPPE - L’orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t’en défendrais-tu ? [...]
LORENZO - La tâche que je m’imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. j’étais pur comme un lis, et cependant je n’ai pas reculé devant cette tâche. Ce que je suis devenu à cause de cela, n’en parlons pas. Tu dois comprendre ce que j’ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l’appareil impunément, je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d’opprobre ; qu’importe ? Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
PHILIPPE - Tu baisses la tête ; tes yeux sont humides.
LORENZO - Non, je ne rougis point ; les masques de plâtre n’ont point de rougeur au service de la honte. j’ai fait ce que j’ai fait. Tu sauras seulement que j’ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d’où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l’abat sur l’herbe, n’est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants que je n’en ai tissés autour de mon bâtard. Ce cœur, jusque auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main ; je n’ai qu’à laisser tomber mon stylet pour qu’il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m’arrive, et ce dont je veux t’avertir ?
PHILIPPE - Tu es notre Brutus, si tu dis vrai.
LORENZO - Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe ; je me suis souvenu du bâton d’or couvert d’écorce. Maintenant, je connais les hommes, et je te conseille de ne pas t’en mêler.
PHILIPPE - Pourquoi ?
LORENZO - Ah ! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l’océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière ; du fond de votre solitude, vous trouviez l’océan magnifique sous le dais splendide des cieux ; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde ; vous étiez plein de confiance dans l’ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j’ai plongé ; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie ; j’en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre ; tandis que vous admiriez la surface, j’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.
A. de Musset, Lorenzaccio, III, 3, 1834
La pièce est basée sur des faits véridiques. L'action se déroule en Angleterre, au XVIIIe s. Chatterton est un jeune poète, qui loge chez un homme du nom de John Bell. Il est secrètement amoureux de la femme de son hôte. Sans ressources, mourant de faim, il met fin à ses jours à dix-huit ans.
CHATTERTON
Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.
Il est certain qu'elle ne m'aime pas. - Et moi, je n'y veux plus penser. - Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante. - Me voilà seul en face de mon travail. - Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon! de saluer et de serrer la main! toute cette comédie est jouée: j'en commence une autre avec moi-même. - Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez forte pour saisir mon âme, et l'emporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans le fantôme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de cette singerie! Ouvrir son cœur pour le mettre en étalage sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix: tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!
Il se lève.
Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition!
Il rit et se rassied.
Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.
- Non, non!
L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton temps en réfléchissant; tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu es pauvre. - Entends-tu bien? un pauvre!
Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute stérile. - Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu! ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.
Oh! loin de moi, - loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé! mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! Détourne-toi! détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu; et si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu! sans espoir! - Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison!
Oh! dégradation! oh! honteux travail!
Il écrit.
Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais. - Eh bien! ne puis-je cesser d'avoir cette idée? [...]
Il pleure longtemps avec désolation.
Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à celle de ton père.
Il s'arrête. Il prend une tabatière sur sa table.
Le voilà, mon père!—Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez! Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.—J'ai vendu, pour manger, le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis pas.—Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi m'avez-vous créé?
Il jette la boîte.—Il court après, se met à genoux et pleure.
Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!—Vous m'avez tant embrassé sur vos genoux!—C'est ma faute! j'ai cru être poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.
Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.
A. de Vigny, Chatterton, III, 1, 1835.
L'action se déroule dans l'Espagne du XVIIe s. Ruy Blas est un jeune homme depuis peu valet d'un ministre déchu, Don Salluste. Il rencontre chez son maître un ancien compagnon de jeunesse, Don César, qu'il connaît sous le nom de Zafari, et lui confie son secret.
Ruy Blas
Car l'habit odieux sous lequel tu me vois,
Je le porte aujourd'hui pour la première fois.
Don César, lui serrant la main.
Espère !
Ruy Blas.
Espérer ! Mais tu ne sais rien encore.
Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,
Avoir perdu la joie et l'orgueil, ce n'est rien.
Être esclave, être vil, qu'importe ! -écoute bien.
Frère ! Je ne sens pas cette livrée infâme,
Car j'ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme
qui me serre le coeur dans ses replis ardents.
Le dehors te fait peur ? Si tu voyais dedans !
Don César
Que veux-tu dire ?
Ruy Blas
Invente, imagine, suppose.
Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose
D'étrange, d'insensé, d'horrible et d'inouï.
Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
plus sourd que la folie et plus noir que le crime,
Tu n'approcheras pas encor de mon secret.
-Tu ne devines pas ? -hé ! Qui devinerait ? -
Zafari ! Dans le gouffre où mon destin m'entraîne
Plonge les yeux ! -je suis amoureux de la reine ! [...]
Je l'attends tous les jours au passage. Je suis
Comme un fou ! Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis,
À cette pauvre femme ! -oui, chaque nuit j'y songe. -
Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,
Mariée à ce roi qui passe tout son temps
À chasser ! Imbécile ! -un sot ! Vieux à trente ans !
Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile.
-Famille qui s'en va ! -le père était débile
Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.
-Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main
À ce roi Charles Deux ! Elle ! Quelle misère !
-Elle va tous les soirs chez les soeurs du rosaire,
Tu sais ? En remontant la rue Ortaleza.
Comment cette démence en mon coeur s'amassa,
Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue
D'Allemagne... -je fais chaque jour une lieue,
Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.
J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies...
-Oh ! Mais je te dis là des choses, des folies ! -
Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,
Je me glisse et je vais déposer cette fleur
Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre
Dans le bouquet, -vraiment, plains-moi, frère ! - une lettre !
La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut
Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut
Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.
Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles.
Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai.
Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
V. Hugo, Ruy Blas, 1838.
Comparez III, 1 à 4 d'une part et III, 5 d'autre part.
1. Quelles sont toutes les oppositions que vous pouvez remarquer ?
2. Comment interprétez-vous ces oppositions ?
Du jour où le christianisme a dit à l’homme : " Tu es double, tu es composé de deux êtres, l’un périssable, l’autre immortel, l’un charnel, l’autre éthéré, l’un enchaîné par les appétits, les besoins et les passions, l’autre emporté sur les ailes de l’enthousiasme et de la rêverie, celui-ci enfin toujours courbé vers la terre, sa mère, celui-là sans cesse élancé vers le ciel, sa patrie " ; de ce jour le drame a été créé. Est-ce autre chose en effet que ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants entre deux principes opposés qui sont toujours en présence dans la vie, et qui se disputent l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe ?
La poésie née du christianisme, la poésie de notre temps est donc le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires. Puis, il est temps de le dire hautement, et c’est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle, tout ce qui est dans la nature est dans l’art. [...]
D’autres, ce nous semble, l’ont déjà dit : le drame est un miroir où se réfléchit la nature. Mais si ce miroir est un miroir ordinaire, une surface plane et unie, il ne renverra des objets qu’une image terne et sans relief, fidèle, mais décolorée ; on sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants, qui fasse d’une lueur une lumière, d’une lumière une flamme.
V. Hugo, préface de Cromwell, 1827.
Etudiez l'extrait proposé en vous appuyant sur les axes suivants :
1. Comment ce monologue met-il en scène le roman d'un personnage picaresque ?
2. En quoi cette scène repose-t-elle sur un parti-pris en faveur du grotesque ?
3. Dans quelle mesure ce passage interrompt-il l'action du drame ?
Don César. Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.
Tant pis ! C'est moi !
Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s'avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas.
Pardon ! Ne faites pas attention, je passe.
Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.
J'entre un peu brusquement, messieurs, j'en suis fâché !
Il s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.
– Personne ! – Sur le toit tout à l'heure perché,
J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. – personne !
S'asseyant dans un fauteuil.
Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne.
– Ouf ! Que d'événements ! – j'en suis émerveillé
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.
Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ;
Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;
Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ;
Et les tentations faites sur ma vertu
Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ;
Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne !
Puis, quel roman ! Le jour où j'arrive, c'est fort,
Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord !
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ;
Je saute un mur ; j'avise une maison perdue
Dans les arbres, j'y cours ; personne ne me voit ;
Je grimpe allègrement du hangar sur le toit ;
Enfin, je m'introduis dans le sein des familles
Par une cheminée où je mets en guenilles
Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend ! ...
– Pardieu ! Monsieur Salluste est un grand sacripant !
Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.
– Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte.
Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d'oeil vers la cheminée.
Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !
Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux il trouve un manteau de velours vert clair, brodé d'or, le manteau donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien.
– Ce manteau me paraît plus décent que le mien.
Il jette le manteau vert sur ses épaules et met le sien à la place dans le coffre, après l'avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau , qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing ; puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement, drapé dans le beau manteau brodé d'or.
C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien.
Ah ! mon très cher cousin, vous voulez que j'émigre
Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre !
Mais je vais me venger de vous, cousin damné,
Épouvantablement, quand j'aurai déjeuné.
J'irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue
D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue
Et je vous livrerai vivant aux appétits
De tous mes créanciers – suivis de leurs petits.
Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves.
Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies.
Après avoir examiné la chambre de tous les côtés.
Maison mystérieuse et propre aux tragédies.
Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.
Dans ce charmant logis on entre par en haut,
Juste comme le vin entre dans les bouteilles.
Avec un soupir.
C'est bien bon, du bon vin ! –
Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des gestes d'étonnement.
Merveille des merveilles !
Cabinet sans issue où tout est clos aussi !
Il va à la porte du fond, l'entr'ouvre, et regarde au dehors ; puis il la laisse retomber et revient sur le devant.
Personne ! – où diable suis-je ? – au fait j'ai réussi
À fuir les alguazils. Que m'importe le reste ?
Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste
Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi ?
Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.
Ah çà, mais– je m'ennuie horriblement ici !
Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin en pan coupé.
Voyons, ceci m'a l'air d'une bibliothèque.
Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni.
Justement. – un pâté, du vin, une pastèque.
C'est un en-cas complet. Six flacons bien rangés !
Diable ! Sur ce logis j'avais des préjugés.
Examinant les flacons l'un après l'autre.
C'est d'un bon choix. – allons ! L'armoire est honorable.
Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l'apporte sur le devant et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc. ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. – puis il prend une des bouteilles.
Lisons d'abord ceci.
Il emplit le verre, et boit d'un trait.
C'est une oeuvre admirable
De ce fameux poëte appelé le soleil !
Xérès-des-chevaliers n'a rien de plus vermeil.
Il s'assied, se verse un second verre et boit.
Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose
De plus spiritueux !
Il boit.
Ah Dieu, cela repose !
Mangeons.
Il entame le pâté.
Chiens d'alguazils ! Je les ai déroutés.
Ils ont perdu ma trace.
Il mange.
Oh ! Le roi des pâtés !
Quant au maître du lieu, s'il survient... –
Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu'il pose sur la table.
Je l'invite.
Pourvu qu'il n'aille pas me chasser ! Mangeons vite.
Il met les morceaux doubles.
Mon dîner fait, j'irai visiter la maison.
Mais qui peut l'habiter ? Peut-être un bon garçon.
Ceci peut ne cacher qu'une intrigue de femme.
Bah ! Quel mal fais-je ici ? Qu'est-ce que je réclame ?
Rien, – L'hospitalité de ce digne mortel,
À la manière antique,
Il s'agenouille à demi et entoure la table de ses bras.
En embrassant l'autel.
Il boit.
D'abord, ceci n'est point le vin d'un méchant homme.
Et puis, c'est convenu, si l'on vient, je me nomme.
Ah ! Vous endiablerez, mon vieux cousin maudit !
Quoi, ce bohémien ? Ce galeux ? Ce bandit ?
Ce Zafari ? Ce gueux ? Ce va-nu-pieds ? ... – Tout juste !
Don César De Bazan, cousin de don Salluste !
Oh ! La bonne surprise ! Et dans Madrid quel bruit !
Quand est-il revenu ? Ce matin ? Cette nuit ?
Quel tumulte partout en voyant cette bombe,
Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe !
Don César De Bazan ! Oui, messieurs, s'il vous plaît !
Personne n'y pensait, personne n'en parlait,
Il n'était donc pas mort ? Il vit, messieurs, mesdames !
Les hommes diront : Diable ! – Oui-dà ! diront les femmes.
Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers,
Mêlé de l'aboiement de trois cents créanciers !
Quel beau rôle à jouer ! – hélas ! L'argent me manque.
Bruit à la porte.
On vient ! – sans doute on va comme un vil saltimbanque
M'expulser. – C'est égal, ne fais rien à demi,
César !
Il s'enveloppe de son manteau jusqu'aux yeux. La porte du fond s'ouvre. Entre un laquais en livrée portant sur son dos une grosse sacoche.
V. Hugo, Ruy Blas, 1838.
Dans quelle mesure cette pièce vous paraît-elle être un "miroir" de la réalité ?
1. Le costumier indique : "Je voulais que les costumes [...] soient comme des bâtis qui laisseraient entrevoir constamment une autre personne sous l'apparence vestimentaire". Expliquez ce choix.
2. Commentez l'opposition proposée par Brigitte Jacques-Wajeman : "Les mouvements du coeur, de l'âme, battent dans des êtres de chair qui vivent entourés de pantins et de marionnettes."
On est frappé à la lecture de Ruy Blas par l'importance et la précision des indications scénographiques que donne Victor Hugo. Ces indications sont-elles une aide ou une contrainte pour le décorateur qui aborde la pièce ? Hugo a effectivement pris le soin de détailler très méticuleusement le décor et les costumes et, pour le décorateur, la tâche n'est pas facile. On est loin de l'univers shakespearien qui laisse toujours une large place à la poésie, à l'imagination, ce qui permet une grande liberté de suggestion. La précision dont Hugo fait preuve atteste de l'importance qu'il accordait aux éléments visuels, surtout pour des raisons dramaturgiques. Dans Ruy Blas en effet, les travestissements, les déguisements font partie intégrante de l'action. Le costume joue donc un rôle moteur et nécessite de ce fait un traitement particulier.
Ruy Blas à la Comédie Française en 2001
De quelle façon avez-vous abordé ce travail ?
Malgré la précision des indications de l'auteur, je ne voulais pas adopter une démarche réaliste. J'ai même essayé, au tout début, de voir si la transposition à l'époque contemporaine pouvait fonctionner. Très vite, j'ai dû abandonner cette idée parce qu'elle était vraiment trop éloignée du texte, mais, néanmoins, j'ai cherché à faire en sorte que les costumes ne soient pas décoratifs ou ornementaux. Je voulais qu'ils aient une vie, un sens profond qu'ils soulignent la complexité des personnages et révèlent à quel point ils sont prisonniers de leur "enveloppe". J'ai pris le parti de recréer des costumes très riches, comme ils pouvaient l'être à la cour d'Espagne au XVIIe siècle, en m'inspirant principalement de tableaux de Velazquez. Mais je voulais que les costumes ne soient pas complètement finis qu'ils soient comme des bâtis qui laisseraient entrevoir constamment une autre personne sous l'apparence vestimentaire, qu'ils fonctionnent un peu comme des masques. Mon travail pourrait s'apparenter à la démarche d'un Picasso ou d'un Bacon travaillant sur les tableaux de Velazquez en y apportant un éclairage moderne qui ouvrent de nouveaux points de vue.
Et le décor ?
Là aussi, je n'ai pas cherché à faire réaliste, même si, je me suis largement inspiré des fonds de tableaux de Velazquez et Carvaggio et des dessins de Victor Hugo qui avait lui-même conçu les décors à la création de l' oeuvre. Ruy Blas est une pièce située uniquement en intérieurs, dans un univers clos, qui peut devenir étouffant et oppressant. Il y entre très peu de lumière et peu d'éléments extérieurs et j'ai beaucoup travaillé sur la matière pour restituer cette atmosphère. L'espace choisi donne cette impression de claustrophobie plus ou moins accentuée selon les moments de l'action.
C'est également une pièce sur le pouvoir, sur la manipulation, sur des forces qui écrasent l'homme et l'empêchent de vivre. J'ai cherché à concrétiser cette réflexion sur le pouvoir par des moyens visuels : le décor, même s'il présente une unité, est donc très mobile : des portes et des fenêtres s'ouvrent, des murs bougent suggérant des perpectives et des tensions. Le décor accompagne constamment les personnages ; il est comme un paysage qui évoquerait leur évolution, leurs conflits et leur souffrance.
Ezio Toffolutti, Propos recueillis le 12 octobre 2001, extraits du programme de Ruy Blas à la comédie-Française (2001).
Piranèse, planche VII de la série Les Prisons imaginaires, 1745.
Un rêve immense
La pièce m'est apparue comme un immense rêve. Un conte, un cauchemar. Où affleure l'inconscient. L'allusion constante aux couloirs, aux fonds, aux trappes, aux égouts, au puits - aussi sombre que les personnes - et réciproquement : un univers absolument étranger. On descend comme dans les entrailles de la terre. Aussi avais-je envie d'un décor aux murs mouvants, presque organiques - des images de gens attrapés par des chauve-souris, pris dans des filets - un monde à la Goya : une "glu hideuse", comme dit Hugo, où les gens sont saisis dans un tissu, où ils ignorent de quoi sont faits leurs songes et leurs désirs. Mais le caractère organique de ces murs dissimule une machinerie très organisée : constructions, machines, pièges, souterrains, arcanes, comme dans les gravures de Piranese. Ruy Blas est d'ailleurs une grande pièce sur l'angoisse ; ce en quoi elle est romantique. Comme lorsqu'on entend du Schumann, du Verdi, avec le pathétique qui s'y attache. Les sujets sont pris dans un destin, mais non plus au sens grec. Les gens évoluent donc dans un monde à part, et c'est de cette étrangeté que se dégage la poésie. Ce monde implique aussi qu'il y a de l'impossible à montrer : d'où la floraison d'apartés, une dialectique du dehors et du dedans, où, comme dit Ruy Blas à don César de Bazan : "Le dehors te fait peur, si tu voyais dedans !"
Machine, machinerie, machination
Les murs qui bougent fabriquent un grand théâtre mental. Et le vers ("romantique") essaie d'ailleurs de rendre cet affolement de la pensée : les mouvements du coeur, de l'âme, battent dans des êtres de chair qui vivent entourés de pantins et de marionnettes. Il faut rendre ces mouvements dans le jeu par des sentiments violents, en parvenant au sentiment au sens où Louis Jouvet en faisait l'essence du jeu de l'acteur. Je me suis du reste aperçue que Jouvet était souvent secrètement inspiré par Victor Hugo, dans son style même "terrible et merveilleux". Tant de gens ont d'ailleurs été marqués par Victor Hugo ! Cette influence profonde a dû être brisée par le structuralisme : ainsi Roland Barthes reprochant à Jean Vilar d'être tombé bien bas parce qu'il monte Ruy Blas. On a prôné le vide, une certaine rareté (Beckett, Duras). Au contraire, tout est traversé chez Hugo par un immense flux de sang, de larmes, d'humanité. Oui, un goût extraordinaire pour l'humanité, pour les pauvres, pour le peuple.
Une logique de scénario
L'intrigue a la logique d'un scénario, et Victor Hugo ne peut ni ne veut jamais être pris en défaut là-dessus. Et pourtant, ce scénario est totalement invraisemblable. Le rêve, le fantasme ont remplacé la réalité. La logique implacable du scénario est au service d'une histoire invraisemblable : un laquais transformé par un coup de baguette magique en courtisan admirable, comme dans un conte de Grimm, un prince charmant, dans une maison en pain d'épices, qui sait qu'il peut à tout instant redevenir grenouille. De même, pour la Reine : ce jeune homme inconnu, je le veux, se dit-elle lorsqu'elle a trouvé les fleurs et la lettre, à l'acte II, et en un instant, il est là. On est alors du côté de la vérité du désir, qui a part à l'impossible, à la transfiguration. C'est aussi à cela que concourt le théâtre. C'est ainsi que chez Victor Hugo le grotesque peut pénétrer le sublime, et réciproquement. Le grotesque vient se loger au coeur du sublime, au profit d'une réalisation fantasmatique à laquelle on adhère.
Brigitte Jaques-Wajeman, extraits du programme de Ruy Blas à la comédie-Française (2001).
Comment les relations entre maître et serviteur sont-elles représentées dans ces extraits ?
Au début de cette comédie, Dom Juan, un grand seigneur libertin, explique à son valet ce qui l'a conduit dans cette ville.
Sganarelle
Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?
Dom Juan
Comment ? quelle vie est-ce que je mène ?
Sganarelle
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites...
Dom Juan
Y a-t-il rien de plus agréable ?
Sganarelle
Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et...
Dom Juan
Va, va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine.
Sganarelle
Ma foi ! Monsieur, j’ai toujours ouï dire que c’est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.
Dom Juan
Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.
Sganarelle
Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m’en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien ; et si j’avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face : « Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C’est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que... »
Dom Juan
Paix !
Sganarelle
De quoi est-il question ?
Dom Juan
Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur, et qu’entraîné par ses appas, je l’ai suivie jusques en cette ville.
Sganarelle
Et n’y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?
Dom Juan
Et pourquoi craindre ? Ne l’ai-je pas bien tué ?
Sganarelle
Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.
Dom Juan
J’ai eu ma grâce de cette affaire.
Sganarelle
Oui, mais cette grâce n’éteint pas peut-être le ressentiment des parents et des amis, et...
Dom Juan
Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir.
Molière, Dom Juan, I, 2, 1665
Le Mariage de Figaro est une comédie longtemps interdite de représentation. Après avoir aidé son maître, le Comte Almaviva, à épouser la femme qu'il aimait dans Le barbier de Séville, Figaro se prépare à se marier à son tour. Mais son maître, lassé de son épouse, veut jouir en premier des faveurs de la jeune épousée. Figaro croit que sa femme et le Comte ont rendez-vous.
Figaro, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre :
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante ! ... nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ? ... Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole, au milieu même de la cérémonie... Il riait en lisant, le perfide ! et moi comme un benêt... Non, monsieur le Comte, vous ne l’aurez pas... vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! ... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et vous voulez jouter... On vient... c’est elle... ce n’est personne. – La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ? [...] Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis : encore je dis ma gaieté sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile ; un petit animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices ! orateur selon le danger ; poète par délassement ; musicien par occasion ; amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite et, trop désabusé... Désabusé... ! Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments ! ... J’entends marcher... on vient. Voici l’instant de la crise. (Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, IV, 3, 1780
Dans ce drame romantique, Ruy Blas est un laquais. Son maître en disgrâce l'a fait passer pour un noble avant de disparaître en exil. Il s'est peu à peu hissé aux plus hautes fonctions avec succès et dirige désormais l'Espagne. Il aime en secret la Reine et en est aimé.
Don Salluste, posant la main sur l'épaule de Ruy Blas.
Bonjour.
Ruy Blas, effaré.
À part.
Grand dieu ! Je suis perdu ! Le marquis !
Don Salluste, souriant.
Je parie
Que vous ne pensiez pas à moi.
Ruy Blas
Sa seigneurie,
En effet, me surprend.
À part.
Oh ! Mon malheur renaît.
J'étais tourné vers l'ange et le démon venait.
Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret et en ferme la petite porte au verrou ; puis il revient tout tremblant vers don Salluste.
Don Salluste
Eh bien ! Comment cela va-t-il ?
Ruy Blas, l'oeil fixé sur don Salluste impassible, et comme pouvant à peine rassembler ses idées.
Cette livrée ? ...
Don Salluste, souriant toujours.
Il fallait du palais me procurer l'entrée.
Avec cet habit-là l'on arrive partout.
J'ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.
Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.
Ruy Blas
Mais j'ai peur pour vous...
Don Salluste
Peur ! Quel est ce mot risible ?
Ruy Blas
Vous êtes exilé !
Don Salluste
Croyez-vous ? C'est possible.
Ruy Blas
Si l'on vous reconnaît, au palais, en plein jour ?
Don Salluste
Ah bah ! Des gens heureux, qui sont des gens de cour,
Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe,
À se ressouvenir d'un visage en disgrâce !
D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet ?
Il s'assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout.
À propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît ?
Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique,
Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,
Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands ?
Vous avez oublié que vous êtes parents.
Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable !
Sandoval porte d'or à la bande de sable.
Regardez vos blasons, don César. C'est fort clair.
Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.
Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres ?
Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres.
Chacun pour soi.
Ruy Blas, se rassurant un peu.
Pourtant, monsieur, permettez-moi,
Monsieur De Priego, comme noble du roi,
A grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne.
Or, il va falloir mettre une armée en campagne ;
Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut.
L'héritier bavarois penche à mourir bientôt.
Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître,
Me le disait au nom de l'empereur son maître.
Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit,
La guerre éclatera...
Don Salluste
L'air me semble un peu froid.
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.
Ruy Blas, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.
Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.
Le salut de l'Espagne est dans nos probités.
Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête,
Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête...
Don Salluste,
interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir
qu'il a laissé tomber en entrant.
Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.
Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.
Don Salluste, mettant le mouchoir dans sa poche.
Vous disiez ? ...
V. Hugo, Ruy Blas, III, 5, 1838
Dans ce drame, deux soeurs employées comme domestiques mettent sans cesse en scène leur relation avec "Madame".
Claire. - Commence les insultes.
Solange. - Vous êtes belle.
Claire. - Passons. Passons le prélude. Aux insultes.
Solange. - Vous m'éblouissez. Je ne pourrais jamais.
Claire. - J'ai dis les insultes. Vous n'espérez pas m'avoir fait revêtir cette robe pour m'entendre chanter ma beauté. Couvrez-moi de haine ! D'insultes ! De crachats !
Solange. - Aidez-moi.
Claire. - Je hais les domestiques. J'en hais l'espèce odieuse et vile. Les domestiques n'appartiennent pas à l'humanité. Ils coulent. Ils sont une exhalaison qui traîne dans nos chambres, dans nos corridors, qui nous pénètre, nous entre par la bouche, qui nous corrompt. Moi je vous vomis. (Mouvement de Solange pour aller à la fenêtre) Reste ici.
Solange. - Je monte, je monte...
Claire, parlant toujours des domestiques. - Je sais qu'il en faut comme il faut des fossoyeurs, des vidangeurs, des policiers. N'empêche que tout ce beau monde est fétide.
Solange. - Continuez. Continuez.
Claire. - Vos gueules d'épouvantes et de remords, vos coudes plissés, vos cordages démodés, vos corps pour porter nos défroques. Vous êtes nos miroirs déformants, notre soupape, notre honte, notre lie.
Solange. - Continuez. Continuez.
Claire. - Je suis au bord, presse-toi, je t'en prie. Vous êtes... Vous êtes... Mon Dieu, je suis vide, je ne trouve plus. Je suis à bout d'insultes. Claire, vous m'épuisez !
Solange. - Laissez-moi sortir. Nous allons parler au monde. Qu'il se mette aux fenêtres pour nous voir, il faut qu'il nous écoute.
Elle ouvre la fenêtre, mais Claire la tire dans la chambre.
Claire. - Les gens d'en face vont nous voir.
Solange, déjà sur le balcon. - J'espère bien. Il fait bon. Le vent m'exalte.
Claire. - Solange ! Solange ! Reste avec moi, rentre !
Solange. - Je suis au niveau. Madame avait pour elle son chant de tourterelle, ses amants, son laitier.
Claire. - Solange...
Solange. - Silence ! Son laitier matinal, son messager de l'aube, son tocsin délicieux, son maître pâle et charmant, c'est fini. En place pour le bal.
Claire. - Qu'est-ce tu fais ?
Solange, solenelle. - J'en interromps le cours. À genoux !
Claire. - Tu vas trop loin !
Solange. - À genoux ! puisque je sais à quoi je suis destinée.
Claire. - Vous me tuez.
Solange, allant sur elle. - Je l'espère bien.
J. Genet, Les Bonnes, extrait, 1947.
Commentez le dénouement, des v. 2213 à 2252.
RUY BLAS, d'une voix grave et basse.
Maintenant, madame, il faut que je vous dise.
– Je n'approcherai pas. – Je parle avec franchise.
Je ne suis point coupable autant que vous croyez.
Je sens, ma trahison, comme vous la voyez,
Doit vous paraître horrible. Oh ! Ce n'est pas facile
À raconter. Pourtant je n'ai pas l'âme vile,
Je suis honnête au fond. – cet amour m'a perdu. –
Je ne me défends pas ; je sais bien, j'aurais dû
Trouver quelque moyen. La faute est consommée !
– C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
LA REINE
Monsieur...
RUY BLAS, toujours à genoux.
N'ayez pas peur. Je n'approcherai point.
À votre majesté je vais de point en point
Tout dire. Oh ! Croyez-moi, je n'ai pas l'âme vile ! –
Aujourd'hui tout le jour j'ai couru par la ville
Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé.
Auprès de l'hôpital que vous avez fondé,
J'ai senti vaguement, à travers mon délire,
Une femme du peuple essuyer sans rien dire
Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.
Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Mon coeur se rompt !
LA REINE.
Que voulez-vous ?
RUY BLAS, joignant les mains.
Que vous me pardonniez, madame !
LA REINE.
Jamais.
RUY BLAS.
Jamais !
Il se lève et marche lentement vers la table.
Bien sûr ?
LA REINE.
Non, jamais !
RUY BLAS.
Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.
Triste flamme,
Éteins-toi !
LA REINE, se levant et courant à lui.
Que fait-il ?
RUY BLAS, posant la fiole.
Rien. Mes maux sont finis.
Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.
Voilà tout.
LA REINE, éperdue.
Don César !
RUY BLAS
Quand je pense, pauvre ange,
Que vous m'avez aimé !
LA REINE.
Quel est ce philtre étrange ?
Qu'avez-vous fait ? Dis-moi ! Réponds-moi ! Parle-moi !
César ! Je te pardonne et t'aime, et je te croi !
RUY BLAS.
Je m'appelle Ruy Blas.
LA REINE, l'entourant de ses bras.
Ruy Blas, je vous pardonne !
Mais qu'avez-vous fait là ? Parle, je te l'ordonne !
Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur ?
Dis ?
RUY BLAS.
Si ! C'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur.
Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.
Permettez, ô mon Dieu, justice souveraine,
Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,
Car elle a consolé mon coeur crucifié,
Vivant, par son amour, mourant, par sa pitié !
LA REINE.
Du poison ! Dieu ! C'est moi qui l'ai tué ! – je t'aime !
Si j'avais pardonné ? ...
RUY BLAS, défaillant.
J'aurais agi de même.
Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.
Je ne pouvais plus vivre. Adieu !
Montrant la porte.
Fuyez d'ici !
– Tout restera secret. – je meurs.
Il tombe.
LA REINE, se jetant sur son corps.
Ruy Blas !
RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.
Merci !
V. Hugo, Ruy Blas, 1838.
Quels rapprochements peut-on établir avec la Pietà de Michel-Ange ?
Michel-Ange, Pietà, Basilique Saint-Pierre, au Vatican, 1498-1499.